En temps et lieu
On répète souvent au bélier impulsif que je suis que «Toute chose n’est pas forcément bonne à dire.» En fait, la communication n’est pas tant une question de pulsion qu’une question de contexte.
Pourquoi est-on « ringard » si on parle politique et philosophie dans un party, pourquoi choisit-on d’appeler X plutôt que Y pour discuter de nos soucis professionnels ou personnels ? Pourquoi faut-il attendre que la société soit prête pour aborder des questions telles que l’avortement, l’homosexualité, la religion… Au cours d’une vie, combien de fois se retient-on de se prononcer parce que « ce n’est pas le bon moment » ? Combien de nos interlocuteurs nous interrompent par un « le moment est mal choisi » ou encore « pas ici, pas maintenant, nous en reparlerons plus tard » ? Bref pourquoi faut-il des conditions favorables pour aborder un sujet ?
Je dois avouer être abonnée à ce genre de commentaire dans ma vie quotidienne. Je fais partie de ces gens qui disent tout ce qu’ils pensent et pensent tout ce qu’ils disent… (À de très rares exceptions près, protocole oblige…). C’est une habitude souvent ennuyeuse… pour ne pas dire fâcheuse. J’ai beaucoup de difficulté à canaliser mes pensées et à ne pas les exprimer de but en blanc. Donnez-moi quelques minutes de silence et je vous rends 6 sujets de conversations, 3 réflexions existentielles, 12 questions et une blague souvent pas drôle.
Je suis de celle qui voit des caricatures sociales pendant un dessin animé et qui vous le fait remarquer (histoire d’être certaine que vous ne profitez pas plus que moi… ahah) et qui vous demande pourquoi les québécois disent « je me pousse » quand les français disent « je me tire » pendant que vous tentez de regarder le feu d’artifice sur le pont d’un bateau. Bref vous voyez le genre : j’ai souvent « pas rapport » comme dit mon entourage.
En journalisme, il y a des critères qui font qu’un sujet va être traité en priorité. Par eux figurent la proximité géographique et humaine, la nouveauté et la pertinence du sujet par rapport au public cible et à la nature du support pour lequel on travaille. Ce sont des paramètres avec lesquels j’ai parfois du mal à jongler car je les trouve plus ou moins discutables (encore une fois dépendamment du contexte).
La proximité d’abord : pourquoi se limiter à conter ce qui se passe sous nos fenêtres alors que les nouveaux moyens de communication nous donnent la possibilité d’être au courant de ce qui se passe partout ailleurs ? D’ouvrir nos yeux et nos consciences à ce qui nous est parfaitement étranger ? Pourquoi dire aux gens ce qu’ils savent plus ou moins déjà quand on peut les amener à analyser des phénomènes qui ne se donnent pas à voir d’eux-mêmes ? Quand on peut leur exposer des points de vue et réalités qui sont justement à des années lumières de leur propre vérité ?
En ce qui concerne la nouveauté, j’aime lire les nouvelles fraiches tous les matins. Mais il y a des choses que l’on ne traite plus quand on en a déjà entendu parler. Elles n’ont pas cessé d’exister pour autant. C’est ce que je disais à Charles à propos de mon article sur l’homophobie. « La nouveauté, c’est malheureusement qu’il n’y en a pas vraiment. » Je veux bien essayer de trouver mais cela n’empêche pas que l’homophobie touche toujours plus les hommes que les femmes, que le phénomène est toujours plus vivace et dommageable dans la sphère scolaire etc. Les lois n’y ont pas changé grand-chose. La pire étape dans la vie d’un homosexuel demeure la période du coming-out, le moment où il décide ou pas d’assumer pleinement ou partiellement son orientation sexuelle, d’en parler autour de lui, de se libérer d’un lourd secret. L’étape où il appréhende la réaction de ceux à qui il a fait assez confiance pour se confier. Pourquoi parler de cette réalité doit-il être conditionné par le fait de trouver une approche nouvelle ? Selon moi, certains sujets méritent pleinement d’être encore et toujours mis sur la table. Ce n’est qu’en rappelant leur existence qu’un jour, on pourra dire que les choses ont changé… ou pas. Il est aussi important de juste faire le point, contextualiser.
Enfin, la question du public-cible revient un peu à celle de la proximité. On sait que notre lectorat à tendance à privilégier certains sujets plus que d’autres. Le défi des journalistes devraient être de les guider vers d’autres thématiques plutôt que de, seulement, satisfaire des habitudes. Peut-être a-t-on parfois tendance à « sous-estimer » nos lecteurs, auditeurs, spectateurs.
Bien sûr, je caricature une situation qui est loin d’être aussi rigide. Je pense simplement qu’il n’est pas toujours mauvais de bousculer certains patterns. Certains journalistes conservent, pendant des années, des articles en or dans leurs tiroirs. Dans l’attente que quelque chose va se passer qui leur donnera l’opportunité de publier dans un contexte favorable. Peut-être pouvons-nous prendre le risque de communiquer, parfois, même si ce n’est pas en temps et lieu.
Claire
Claire